[Critique de film] The guilty : un polar Danois prenant et surprenant

2082018
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Abbas Kiarostami disait : « Il faut envisager un cinéma inachevé et incomplet pour que le spectateur puisse intervenir et combler les vides. » Avec The guilty, il a été entendu car nous avons affaire à un film qui repose sur le pouvoir de la suggestion et à une intrigue qui ne tient qu’à un (coup de) fil. En stimulant notre imagination, ce film inclut le spectateur dans le processus de scénarisation. The guilty est un thriller prenant et surprenant, pressant et oppressant, précis et précieux.

Asger Holm est un policier échoué dans un centre d’appels d’urgence de la police de Copenhague. Au Danemark, le numéro d’urgence de la police est le 112. Asger répond à des appels plus vrais que nature dans la mesure où ils sont des retranscriptions quasiment mot pour mot de vrais appels que l’équipe du tournage a écoutés dans un centre. Grace aux moyens de la technologie moderne, ses interlocuteurs à l’autre bout du fil sont identifiés, et chaque appel est géolocalisé sur son écran d’ordinateur. A la fin de sa journée de travail, un peu avant que l’équipe de nuit n’assure la relève, Asger prend un dernier appel. Au bout du fil, il entend un timbre rauque, avec de la souffrance dans la voix. Une femme s’adresse à lui en l’appelant « mon trésor ». Il faut un court instant avant qu’Asger ne réalise qu’elle parle en langage codé et simule une conversation avec sa fille. Asger rentre dans son jeu et lui demande de répondre par oui ou par non à ses questions. C’est ainsi qu’il découvre qu’elle est victime d’un kidnapping, qu’elle n’est pas seule mais en présence de son ravisseur. Elle a composé le 112 mais fait croire à ce dernier qu’elle téléphone à sa fille pour qu’elle ne s’inquiète pas de son absence. L’échange est bref. Asger arrive aussi à la localiser sur une portion d’autoroute entre Copenhague et Elseneur. Grâce à leurs échanges, il parvient à identifier le véhicule qui la transporte comme étant une camionnette blanche. L’appel est coupé.
Asger ne dispose que d’un téléphone fixe, de son portable et de sa détermination pour essayer d’aider cette femme.
A partir de cet instant, le film devient aussi tendu qu’une corde à linge.
L’originalité de ce Polar Danois est qu’il repose sur une unité de lieu, de temps et de personnage. Il est centré sur une unité de lieu, le centre d’appels de la police dans lequel le personnage est confiné dans 20 mètres carré pendant tout le film. The guilty est un huis-clos qui s’est inspiré de références en la matière (12 hommes en colères, Un après-midi de chien, Burried, Phone game, etc…) A l’instar de Douze hommes en colères de Sidney Lumet, dans lequel le spectateur transpire avec les jurés, la météo joue un rôle intéressant. C’est le clapotement de la pluie qui rythme ce polar dont chaque appel est comme une fenêtre ouverte sur le monde extérieur. Le spectateur entend la pluie tomber à travers le combiné et le bruit incessant des essuie-glaces créent une sensation unique qui viendrait à bout du tempérament le plus radieux!
L’unité de temps, c’est celle de l’action qui se déroule en temps réel. Le film dure 1H25. Ce thriller ne laisse la place à aucun temps mort! Enfin, il y a une unité de personnage : un seul acteur, Jakob Cedergren, porte le film à lui tout seul. Et ce seul acteur fait vivre une multitude de personnages sans que le spectateur ne les voit jamais à l’écran! Que ce soit Iben, la victime de l’enlèvement, Mathilde, l’enfant d’Iben qui se retrouve seule livrée à elle-même, Mickaël, le mari d’Iben, Rashid, le coéquipier d’Asger, etc…
Dans le champ de la caméra, les autres personnages, les collègues d’Asger qui travaillent dans ce centre de réception d’appels, sont des figurants qu’on ne voit que dans un flou d’arrière-plan.
The guilty est un film dans lequel le spectateur devient aussi acteur. La puissance de l’imagination pallie à merveille le manque de moyens d’un film tourné en treize jours et dont on applaudit sans retenue la prouesse de raconter beaucoup de choses en ne montrant rien!
Le réalisateur s’est lancé un défi : celui de filmer une enquête policière sans quitter une pièce, sans une seule image de ses auteurs et de ses victimes.  Hitchcock rêvait de réaliser un film se déroulant dans une cabine téléphonique.  Avec The guilty, Gustav Moller l’a en quelque sorte fait. Ce film offre une expérience immersive qui consiste à construire dans notre imagination le film qu’on ne voit pas! Le réalisateur relève le défi à travers ce huis-clos et réussit à créer de l’espace avec du son!
La narration de l’action est perçue uniquement à travers la bande son!
Dans The guilty, le spectateur est surtout réduit au rang d’auditeur, ce qui est le cas de facto du personnage principal. Son visage, souvent filmé en gros plan, devient l’écran sur lequel s’inscrit un certain nombre d’événements qui se jouent ailleurs, hors champs. Gustav Moller explique :  »Je suis intimement convaincu que les contraintes stimulent la créativité. »
The guilty est un film conceptuel, un exercice de style qui repose sur le dépouillement de tout artifice : pas de musique, pas d’effets de caméra, une réalisation minimaliste qui a l’audace d’utiliser le silence presque comme un personnage à part entière. On découvre avec Asger qu’il n’existe aucun bruit plus irritant que celui d’un téléphone qui ne sonne pas.
Moller affirme : « Et si on utilisait cette idée d’images mentales dans un film ? Au cinéma, on peut créer tout un univers à l’intérieur d’une seule pièce. Avec The Guilty, j’espère avoir réalisé un thriller haletant, qui offre à chaque spectateur une expérience qui lui est propre ». Le réalisateur réussit le pari de créer une fiction à partir du non-vu et non pas du non-dit. Et c’est un pari réussi sur toute la ligne…
Vous ne sortirez pas indemne de la salle car c’est un thriller dont les images qu’on ne voit pas restent en tête. Âmes sensibles, s’abstenir!
A mesure que l’histoire avance on comprend qu’Asger est en pénitence dans ce centre d’appels… Mais quelle faute a-t-il bien pu commettre pour devoir comparaître au tribunal le lendemain ? On découvre les fêlures qui constituent sa personnalité. C’est parce qu’il est un policier au bout du rouleau qu’il a terminé au bout du fil… dans ce centre d’appels. On entre en empathie avec ce personnage auquel on s’identifie d’autant plus facilement qu’on se retrouve dans la même position que lui : celle d’interpréter des appels, des voix, des bruits, et parfois des silences!
Le héros, fait de son mieux pour aider Iben. Il essaie même de faire mieux que son mieux. Mais parfois, le mieux est l’ennemi du bien… Il nous montre par ses décisions, ses prises de risque, que souvent, l’enfer est pavé de bonnes intentions.
Avec ce premier long-métrage, Gustav Moller réussit à 30 ans un coup de maître avec un simple coup de fil. Et le résultat est un coup de coeur cet été au cinéma. Ce thriller sous tension, voir sous haute tension, parle du burnout de la police dans un monde de plus en plus violent et nous offre une ode à la repentance. Le bureau dans lequel travaille Asger est un open space. Les murs ont des oreilles, pense-t-on ? Dans un open space, il n’y a pas de murs, mais il y a beaucoup d’oreilles. Si le téléphone rapproche Asger de ceux qui sont loin, il l’éloigne de ceux qui sont juste à côté de lui. La présence de ses collègues est mise entre parenthèses quand cet open space va devenir un confessionnal au fur et à mesure que ce thriller bascule dans un huis-clos psychologique. Vous ne sortirez pas indemne de ce film car comme dirait le réalisateur : « Je crois que les images les plus fortes d’un film sont celles que l’on ne voit pas. »






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