Au Brésil, le ballon est une femme…

5 07 2018

Le football a un royaume : il s’agit du Brésil. Le Brésil, c’est la patrie du football. Depuis que la coupe du monde existe, le Brésil n’a raté aucune édition. 21 participations en 21 coupes du monde. De plus, il détient le record de victoires en coupe du monde avec 5 étoiles sur son maillot, la seleçao a remporté les éditions de 1958, 1962, 1970, 1994 et 2002. Pelé est le seul joueur de l’histoire à avoir remporté 3 coupes du monde. Mario Zagallo est avec Franz Beckenbauer le seul à avoir remporté la coupe du monde d’abord en tant que joueur puis en tant qu’entraîneur. Le football s’inscrit dans le roman national de ce pays.

C’est tout le paradoxe du football au Brésil d’avoir été importé par les Anglais qui voyaient le reste du monde comme une île gigantesque qu’il fallait civiliser. Né dans les Public School Anglaises et pratiqué par une élite sociale, le football est d’abord l’apanage de l’aristocratie anglaise. Mais il devient populaire et se démocratise car il ne nécessite pas d’équipements, ou d’investissements pour le pratiquer. C’est donc les descendants d’esclaves noirs et les populations des favelas qui se réapproprièrent le football. Ce sport devient très vite un moyen d’ascension sociale et d’intégration pour la société Brésilienne.

Qui connaît Charles Miller au Brésil ?

Charles_William_Miller
Fils de John Miller, un ingénieur Ecossais arrivé au Brésil pour travailler pour la Sao Paulo Railway Company et de Carlotta Fox, une Brésilienne d’origine Anglaise, Charles Miller part en Angleterre à Southampton suivre ses études. Il y découvre le Rugby, le Cricket et le Football dans lequel il se distingue pour ses qualités d’attaquant au Corinthian FC puis au Southampton St Mary’s FC. A la fin de ses études, il retourne au Brésil pour travailler pour la Railway Company. Dans ses valises, il apporte deux ballons usés, une paire de crampons, un livre sur les règles de la football Association, des vieux maillots et une bombe pour regonfler les ballons. Il organise le 18 Avril 1894 le premier match de football qui oppose la Gas Work Team à la Sao Paulo Railway Team.
Avec le Sao Paulo Athletic Club, Charles Miller remporte les trois premiers championnats du Brésil en 1902, 1903 et 1904. Il se distingue pour ses qualités de buteur. Mort le 30 Juin 1953 à Sao Paulo dans sa ville natale, Charles Miller a pu assister à la coupe du monde organisée par son pays en 1950 et à l’engouement suscité par ce sport qu’il a introduit au Brésil. Mais aujourd’hui, qui connaît ou qui se souvient de Charles Miller au Brésil ? Car tous le génie des footballeurs Brésiliens a été d’avoir tué le père fondateur de ce sport en intégrant des éléments propres à la culture Brésilienne.
Charles Miller a proposé aux Brésiliens un football avec des règles, circonscrites dans les limites d’un terrain. Le peuple des favelas l’a transformé en sport sans terrain dont toutes les limites sont imaginaires. Au défi physique qu’imposait les anglais, les métis et les descendants d’esclaves moins bien nourris, ont proposé un jeu où l’intelligence, la feinte et la ruse triomphent de la force physique. Ils transformèrent un sport Britannique « appolinien » et rugueux qui a trouvé son accomplissement dans le « kick and rush » en danse dionysiaque où le principe de plaisir triomphe de l’âpreté de la réalité. C’est le malandro, cet archétype du vaurien au Brésil avec sa démarche chaloupée et son irrévérence qui se réapproprie les codes du football et trouve dans ce sport son expression la plus singulière. Le football est ce qui a permis à un petit pays de devenir grand. Dans le feu de ces actions de génie, est-ce le Brésil qui réinvente le football ou bien le football qui invente le Brésil ? Ce qui marque l’observateur c’est la nonchalance des joueurs Brésiliens dont l’art du dribble se substitue à la puissance et au défi physique qui caractérise le jeu des équipes Européennes.

La coupe du monde perdue en 1950, alors que le Brésil était le pays organisateur hante les esprits. Un match nul aurait permis aux Brésiliens d’être champions du monde.

Jusqu’au milieu du 20e siècle, le Brésil évolue en blanc. Le 16 juillet 1950, il dispute la finale de la Coupe du monde. Mais les Brésiliens s’inclinent face à l’Uruguay (2-1). Le blanc est alors associé à la défaite, « un Waterloo des tropiques ». « Chacun s’en souvient comme de la perte d’un être cher », dit Pelé. Le gardien de but noir de l’époque, Barbosa est voué aux gémonies par tout un peuple.

En 1952, l’équipe rejoue des matchs internationaux lors des Jeux panaméricains. Elle porte alors un maillot jaune à liseré vert et un short bleu, en référence au drapeau national. Comme dans le football tout est affaire de superstition, le Brésil remporte la compétition et adopte définitivement ces couleurs.

Le mérite revient au journaliste, Olivier Guez, grand passionné de ballon rond, de s’être penché sur le phénomène du football dans son essai : « Eloge de l’esquive ». Lauréat du prix Renaudot avec son ouvrage La disparition de Josef Mengele, le grand public est peut-être passé à côté de ce livre remarquable écrit 4 ans plus tôt qui prouve son intérêt pour l’Amérique Latine mais dans un tout autre registre : le football dont il est féru.

S’il est un joueur qui est l’emblème du football Brésilien selon lui, c’est Mané Garrincha. Rongé par l’alcool, Garrincha meurt à 49 ans en 1983 d’une cirrhose du foi. En alignant Pelé et Garrincha, le Brésil n’a jamais perdu un match. Ce petit ailier de 1 mètre 69 comme Messi, métis de sang noir et indien incarne ce Brésil qui a fait du football sa vitrine. Il doit son surnom de troglodyte a une colonne vertébrale tordue en forme de S et à des jambes biscornues.  Il souffrait d’une déformation de la colonne vertébrale. Ses jambes étaient arquées, la droite est plus longue que la gauche. Malgré un Pelé blessé, c’est lui qui est le grand artisan de la victoire du Brésil en coupe du monde en 1962 au Chili. « Garrincha est une victoire de l’intuition sur la raison » proclame le réalisateur Brésilien Walter Salles. Malgré ses jambes de guingois, il fut le roi du dribble avec un coup de rein phénoménal. Sur la pelouse, il apparaissait comme un guignol débonnaire. L’écrivain Luis Antezana a décrit les minuscules labyrinthes que Garrincha dessinait sur le terrain et dans lesquels il égarait ses adversaires. Les footballeurs brésiliens sont tous des héritiers de cet artiste qui cajolait le ballon comme s’il dansait avec la plus belle femme du monde. Au Brésil, le ballon est une femme rapporte d’ailleurs l’écrivain Uruguayen Eduardo Galeano. Pour expliquer cette esthétique du football Brésilien, Olivier Guez remonte au début du XXème siècle quand Rio de Janeiro était le navire amiral d’un Brésil qui se rêvait Blanc, Européen et civilisé. « Ordre et progrés » était sa devise. Adepte d’une philosophie positiviste, les élites sont francophiles et anglophiles. Le football est un sport importé par les anglais qui fédère les élites. Ce sport devient très vite populaire car il ne nécessite pas d’équipements plus élaboré qu’un ballon pour y jouer. Mais les théories racialistes de Gobineau font florès à l’époque. Les élites tentent de préserver des îlots blancs et excluent une partie de la population de sang mêlé. L’introduction du football au Brésil en 1894 intervient peu après l’abolition de l’esclavage en 1888. Néanmoins, une ségrégation de fait perdure dans une société où l’antagonisme entre les blancs et les noirs se manifeste dans ce sport qui est pratiqué exclusivement par les élites blanches. Les noirs doivent au départ paraître plus blancs que blancs en s’enduisant le visage de poudre de riz ou en lissant leurs cheveux. Pour pouvoir prendre part aux festivités du jeu, ils doivent se travestir. Mais une fois sur le terrain, il fallait faire face au défi physique imposé par les blancs beaucoup plus forts car mieux nourris que les descendants d’esclaves et qui bénéficiaient des faveurs de l’arbitrage. Au lieu de répondre à la force physique par la force physique, ces joueurs métis ont développés des trésors de malices, de ruses et de créativité pour prendre l’ascendant et éviter les charges et les tacles des joueurs blancs. Le dribble, essence du Brésil, est né dans lequel les joueurs noirs excellent dans l’art de la simulation et de la dissimulation. Avec les premiers joueurs métis, le football Brésilien est devenu une poésie dont les figures de styles sont les dribbles et vont se décliner sous forme d’Elastico (geste connu également sous le nom de flip-flap), de pedalada (les passements de jambes), de chapeu (le coup du sombrero), d’embaixadinha (ou jonglages), de foca (jonglage avec le ballon sur la tête du joueur qui évoque une otarie), le drible da vaca (ou grand pont), la caneta (ou le petit pont), etc… Ancré dans les racines culturelles du Brésil, les joueurs vont s’inspirer de la Capoeira, cet art martial pratiqué par les anciens esclaves d’origine africaine et qui devait se dissimuler en danse pour être toléré. C’est une philosophie du corps dans laquelle le relâchement et l’intelligence valent plus que la masse musculaire. Les principes de cette discipline se retrouvent chez les premiers attaquants les plus talentueux chez qui le dribble remplace l’esquive. Son expression la plus belle fut la bicyclette réalisée par Leonidas avec le Brésil à la coupe du monde organisée en France en 1938 où le Brésil atteint les demi-finales.

La première star du football Brésilien, Arthur Friedenreich, est né en 1892 d’un père immigré Allemand et d’une mère lavandière de sang noir. C’est un mûlatre aux yeux verts. Il lissait dans le vestiaire ses cheveux crépus avec de la brillantine. C’est la raison pour laquelle il entrait sur le terrain en retard par rapport à ses coéquipiers. Avec 1329 buts, c’est le buteur le plus prolifique de l’histoire.  A Fluminense, les joueurs de football noirs devaient s’enduire le visage de poudre de riz pour pouvoir pratiquer ce sport. « Poudre de riz » est le surnom du club de Fluminense où il est coutume de jeter du talc avant les grandes rencontres.

L’art du dribble est donc né de stratégies d’évitements, de feintes et d’esquives de ces joueurs de couleur qui n’avaient pas le droit de toucher les blancs sous peine d’être rossés. Avec l’art du dribble les joueurs brésiliens ont inventé un nouveau langage corporel. Il est né du désir d’éviter les charges des adversaires blancs, rarement sanctionnées, et les insultes des supporters. L’art du dribble a pour origine le désir de ces joueurs de couleur de sauver leur peau dans un sport où ils sont stigmatisés. L’art de l’esquive permet donc à ces joueurs de préserver leur intégrité physique.

Le dribble est le reflet de l’ethos afro-brésilien dans lequel transparaît deux traits de caractère: le goût du prestige personnel et plus encore la malandrade, c’est à dire la roublardise. D’où cette ruse offensive constitutive d’un football flamboyant qui valorise le beau geste et associe le panache à la ruse du malandro. Le malandro est une figure populaire au Brésil caractérisé par sa démarche chaloupée. Il est reconnu pour triompher de plus fort que lui, en privilégiant la ruse et son esprit plutôt que la force brute. Il y a une connexion entre le fait de tromper un défenseur sur le terrain ou être malin dans la vie réelle pour se sortir des situations les plus inextricables et dribbler ainsi les difficultés de la vie.

L’archétype du joueur Brésilien est donc le malandro qui serait sur les terrains de football du monde entier ce dandy des grands chemins. Le Brésil a donc trouvé dans le football un outil d’intégration sociale et le fédérateur d’une nation arc-en-ciel qui a commencé par faire sa révolution culturelle quand le club de Vasco de Gama fondé par des commerçants Portugais a été le premier a imposé des joueurs de couleurs dans les années 30. Son écusson composé de blanc, de rouge et de noir résume à lui tout seul les trois composantes de ce pays multi-culturel qui a brassé plusieurs cultures et intégré beaucoup d’immigrants au début du XXème siècle.

En 1800, la moitié de la population au Brésil était composée d’esclaves. La traite d’esclaves a constitué le moteur de l’économie Brésilienne et a vu au cours du XIXème siècle l’arrivée de 4 millions d’Africains dans le pays. A la fin du XIXème siècle, Arthur de Gobineau représente la France au Brésil dans une fonction diplomatique et son essai sur l’inégalité des races humaines trouve chez l’empereur Pedro II un lecteur enthousiaste. Il estimait que le sous-développement d’un pays comme le Brésil découlait du métissage de sa population. Contre la miscégénation qui s’opérait au Brésil, il prônait de stimuler l’immigration des Blancs Européens qu’il considérait comme une race supérieure.  C’est pour cette raison, que malgré l’abolition de l’esclavage, la société Brésilienne est au début du XXème siècle sous l’emprise de cette idéologie. Quand le football arrive au Brésil, il est l’apanage d’une certaine élite sociale et il est interdit aux noirs. Les premiers clubs à faire appel à des joueurs de couleur les obligeaient à se blanchir la peau avec de la poudre de riz et à se travestir. Ce n’est qu’à partir des années 30 que le football se professionnalise et qu’on juge un joueur en fonction de son talent et non en fonction de sa couleur de peau. Le gouvernement de Getulio Vargas essaie de transformer le football en sport national. Le football commence à devenir un ascenseur social et un facteur d’intégration raciale. A ce sujet, le sociologue Brésilien Gilberto Freyre remarquait : « Le football est le pharmacon prodigieux, le poison remède qui convertit la violence, la désagrégation sociale, le primitivisme, l’opportunisme vicieux et stérile, en art et en perspective d’affirmation du pays. »

Le football a donc été le terrain d’affirmation de l’identité du peuple Brésilien. Il a permis de créer le sentiment d’appartenance à la collectivité.

Si vous êtes trop jeunes pour avoir suivi les exploits de Pelé ou de Mané Garrincha, les images d’archives nous montrent des gestes sublimes mais qui constituent des échecs comme le fameux but que Pelé a marqué mais que Gordon Banks, le gardien de but Anglais, a arrêté au stade de Guadalajarra à la coupe du monde 1970. Ou encore ce lob génial de Pelé mais qui n’est pas courroné d’un but contre la Tchécoslovaquie. Et que dire de ce grand pont réussi sur le gardien de but Uruguayen en demi-finales sans même toucher le ballon, qui permet à Pelé de contourner le dernier rempart Uruguayen. Mais le tir de Pelé vient mourir à quelques centimètres du poteau de Mazurkiewicz. Dans ce geste, il y a tout l’art de l’esquive des joueurs Brésiliens hérité de cette époque où les noirs évitaient par des trésors de malices les charges de leurs adversaires blancs.

 

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Le stade Maracana avec ses 200 000 places est devenu à Rio de Janeiro le temple d’une religion moderne qui voue un culte au Football.  Et savez-vous comment on épelle le mot « Dieu » au Brésil ? P-E-L-E.

 

 

 

 


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